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XXIème Entretiens sur le Regionalisme de

Saint-Vincent (Val d'Aoste)

Intervention de Guiu Sobiela-Caanitz*

Merci, Monsieur le President, de n'avoir présenté comme catalan. Je suis du pays catalan, de la région historique du Roussillon, et donc citoyen français; c'est surtout à ce titre que je m'exprime ici. Néanmoins, je vis depuis 1959 en Suisse, j'ai acquis également la citoyenneté du canton (Etat fédéré) des Grisons, et vois chaque jour fonctionner un système fédéral basé sur l'unité dans la diversité. La Suisse fédère 26 républiques dont chacune a son parlement et son gouvernement. La plus jeune, le Jura, je l'ai pour ainsi dire vu naître, car elle n'existe que depuis 1978, après des décennies de lutte politique. Elle est née d'une revendication ethno-régionale, celle d'une communauté francophone, l'ancienne seigneurie du prince-évêque de Bâle, alors minorisée au sein d'un canton alémanique, celui de Berne. Au combat ont succédé des relations de bon voisinage. L'un des militants les plus ardents de jadis, Pierre-André Comte, s'engage maintenant avec succès pour l'enseignement bilingue franco-allemand dans les écoles du nouveau canton. En effet, dit-il, nous devons savoir l'allemand pour dialoguer avec nos voisins rhénans, ceux de Bâle et de Fribourg-en-Brisgau. Telle est la Suisse: affirmation sans compromis de l'identité régionale, mais en même temps dialogue ouvert avec les voisins d'autre langue.

 

L'une des conséquences de cet enracinement dans le sol natal, c'est ce mal du pays qui frappe souvent les émigrés, ainsi, autrefois, les gardes suisses du roi de France. Le nom allemand de ce mal du pays, «Heinweh», vient des dialectes suisses. Mais tout exilé peut le ressentir. L'une de ses plus belles expressions, c'est le sonnet «Heureux qui comme Ulysse», dans lequel Joachim du Bellay, ayant suivi à Rome son oncle cardinal, évoque «la douceur angevine» de Liré, son village natal, situé aujourd'hui dans l'arrondissement de Cholet. Ces sonnet, je l'ai appris à l'école française. Mais on ne m'a pas dit que c'est dans cette région que naquit, en 1793, l'insurrection vendéenne. En effet, ce qu'on nomme la Vendée militaire déborde le département homonyme et va jusqu'à Parthenay, Thouars et le cours inférieur de la Loire. En revanche, ll n'inclut pas le Sud de la Vendée, patrie de ce Georges Clemenceau à qui je reviendrai tout à l'heure. Ce que je veux d'abord relever, c'est la férocité de la répression française en Vendée militaire, que l'historien Reynold Sécher nomme «le génocide franco-français» dans un ouvrage qui porte ce titre (PUF ISBN 2 13 039618 6, Paris 1986 ). La soldatesque de Robespierre, nommée «colonnes infernales», se comporta d'une façon qui rappelle les «exploits» des SS et autres. Selon l'idéologie officielle, les Vendéens, refusant d'obéir à la «volonté générale», avaient cessé d'être des hommes et des femmes, et n'étaient plus que des monstres dont il fallait purger la terre.

 

L'extermination de la population vendéenne au nom de l'uniformité est le prototype de bien d'autres massacres perpétués depuis. On pense à la «shoa», mais il faut en évoquer d'autres. Ainsi, le génocide arménien en 1915, oeuvre du gouvernement jeune-turc qui se réclamait expressément de la Révolution française, ou encore les massacres de «koulaks» ukrainiens dans les années trente, le génocide du Ruanda (1994), dans lesquelles les responsabilités de la France semblent très lourdes, celui de Bosnie, perpétué par les bandes de Radko Mladié, le Himmler serbe, le boucher de Screbrenica, et par celles d'Arkan et Seselj, et les massacres du Timor oriental, oeuvre des milices formées et armées par l'armée indonésienne. Pendnat même que je vous parle, que le monde entier a les yeux fixés sur la Floride, sévissant en Tchétchénie les «zomons», les unités militaires spéciales du ministère russe de l'Intérieur. Dimanche dernier à la radio suisse «DRS 2», Rosemarie Zapfl, vice-president du Parti démocrate-chrétien suisse et membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, parlait des députés russes de la Douma, pour qui les Tchétchénes ne sont pas des être humains, mais des terroristes qu'il faut exterminer. Vladimir Poutine est encore un disciple de Robespierre. J'attire votre attention sur le «mobbing», le hacèlement continu par coups d'épingle, pratiqué par Moscou contre l'Estonie et la Lettonie à propos des Russes vivant dans ces pays suite à la russification pratiquée par Staline et ses successeurs. Certes, Hitler aussi se servait des minorités allemandes de Tchécoslovaquie. Mais elle vivaient depuis sept siècles en Bohême et Moravie, dans des régions qu'elles avaient mises en valeur, alors que les Russes ne sont dans les pays baltes que depuis deux ou trois générations au plus, dans des régions peuplées bien avant eux.

 

Les exemples de la Corse, de la Savoie, de la Bretagne et autres sont clairs. Il n'y a pas de problème corse, ni de problème savoisine, ni de problème breton. Max Simeoni nous disait hier: «il y a un problème français», «le mal français» disait Alain Peyrefite, le refus de reconnaître que tout dans le monde est unité dans la diversité et diversité dans l'unité. Un congressiste niçois me disait hier la même chose à propos de la langue occitane dans ses variétés provençale, dauphinoise, languedocienne, auvergnate, limousine, etc ... Une telle unité dans la diversité est le fondement du fédéralisme suisse. Elle vivait il y a moins d'un siècle dans l'espace danudien; c'était l'Autriche-Hongrie, imparfaite mais perfectible, où l'on chantait en douze langues différentes le même hymne impérial: «Iddio salvi l'imperator», «Goot erhalte unseren Kaiser», etc... Contre cet Etat se déchaîna la haine de Georges Clemenceau, celui qui a dit: «La Révolution française est un bloc». En 1917, il fit échouer les offres de paix de l'empereur et roi Charles, qui eussent épargné des millions de «morts an champ d'honneur». En 1918, pour faire éclater l'Autriche-Hongrie et créer sur ses ruines une France-bis danubienne, un Etat artificiel dominé par les Tchèques, il se servit de l'ambitieux Edvard Benes. Lorsque la Tchécoslovaquie, avec ses 25 % d'Allemands, s'effondra en 1938, Benes alla vivre à Londres et jura de se venger. Il le fit après la guerre, de façon atroce, en expulsant trois millions et demi d'Allemands de leur terre ancestrale - ce que les Tchèques ont nommé pudiquement «odsun», c'est-à-dire «transfert», mais qui fut une véritable «purification ethnique». Robespierre a toujours des fils spirituels en France. Je pense à un homme politique bien connu, député du minuscule Terrtoire de Belfort, qui a osé dire qu'un département basque serait trop petit. Je pense au biographe de Robespierre, Max Gallo, qui a écrit une histoire de l'Espagne franquiste sans même mentionner le mouvement national catalan. Je pense à tous ceux qui ont volé l'article constitutionnel selon lequel «le français est la langue de la république» et qui ensuite ont refusé et refusent toute réforme sérieuse au nom de cet article. Il y a plus de mille ans, face aux pillages des Vikings, nos ancêtres priaient: «A fuore Normannorum libera nos Domine» («Seigneur, délivre-nous de la fureur des Normands»). Aujourd'hui nous pourrions prier: «A morbo Francorum libera nos Domine» - Seigneur, délivre-nous du mal français, ou du moins donne-nous la force de nous délivrer de cette peste.

 

Guiu Sobiela-Caanitz, sòci suïsse del Cercle d'Agermanament Occitano-Català